Le voyage de Léana (récit de la maman)

Le voyage de Léana

Pour raconter l’arrivée au monde de Léana, il faut remonter un peu plus de 4 ans avant sa naissance, avec l’arrivée de Maëlis. Un accouchement on ne peut plus « classique »,  avec péridurale, position en décubitus dorsal, monitoring continu, immobilité… et pour finir une dystocie des épaules justifiant l’inévitable épisiotomie. J’ai longtemps culpabilisé du mauvais accueil que Maëlis a dû subir à sa venue au monde. Moi qui lui promettais de lui donner un doux accueil dans mes bras et à mon sein, la pauvre a dû être emmenée car elle respirait mal et a passé 4 heures en couveuse après avoir été consciencieusement aspirée et manipulée par différentes paires de mains étrangères en ayant à peine connu celles de ses parents.
Pour finir Maëlis s’est très bien remise, elle a été un bébé aux pleurs inconsolables pendant un long moment mais elle allait bien et moi aussi, de quoi se plaindre alors ? Il est vrai qu’aujourd’hui elle ne manifeste plus de signe de cette arrivée traumatisante (sauf peut-être au moment d’enfiler un col roulé) mais pour ma part les regrets n’ont jamais disparu.

Aussi, avant même de projeter de concevoir un second enfant, j’ai pris du recul sur ce premier accouchement et j’ai cheminé tranquillement, puisant dans l’expérience d’autres mamans, prenant du recul sur les conditions qui avaient entouré la naissance de Maëlis et surtout prenant conscience de l’enchaînement d’actes médicaux ayant abouti au résultat que nous avons vécu.

Il m’a fallu alors admettre que le choix de la péridurale, qui devait être un soulagement pour moi et dont j’ignorais les effets néfastes sur le déroulement d’une naissance normale, n’était plus de mise pour une nouvelle naissance. J’ai donc décidé de privilégier l’accueil de mon bébé en bonne santé (ce qui a un impact durable dans sa vie) plutôt que mon confort sur quelques heures.

J’étais donc partie pour une naissance naturelle mais pour cela il me fallait trouver le bon accompagnement. J’ai exclu d’emblée l’idée d’accoucher à la maison mais en même temps je savais qu’accoucher dans un hôpital, même avec un projet de naissance, c’était m’exposer à des gestes inutiles, nuisibles et sans mon consentement. J’ai donc cherché sur Internet s’il existait des maisons de naissance. C’est ainsi que j’ai découvert l’existence d’Isabelle, sage-femme, qui participe au projet d’ouverture d’un pôle physiologique (du type maison de naissance mais au sein d’une clinique). Je l’ai rencontrée et j’ai tout de suite senti qu’elle serait le meilleur guide que je puisse trouver pour faire ce voyage. Dès le premier entretien, elle a répondu aux questions que je n’avais pas encore eu le temps de lui poser, exauçant point par point des vœux que je ne lui avais pas encore formulés.
C’est ainsi que nous avons préparé notre voyage. Avec un guide qui connaît la route et ses embuches, qui ne les minimise pas mais qui ne les dramatise pas non plus. Un guide qui sait que le chemin est sinueux et difficile mais qui connaît les risques des raccourcis. Un guide qui prend le temps de nous préparer à affronter l’effort, physiquement mais aussi psychologiquement. Qui étudie le contenu de nos bagages, qui en soupèse le poids, qui propose des exercices pour être fin prêts le jour du départ.

Il s’agit d’un accompagnement GLOBAL. Le mot ne peut pas être mieux trouvé tant il est vrai. Je suis arrivée à son cabinet avec mon histoire, mes angoisses, mes espoirs et un petit bébé au creux du ventre à surveiller avec une attention précise et bienveillante. Je n’étais plus le corps en gestation qui est examiné 10 minutes chaque mois par un gynécologue pressé mais bien une personne dans son histoire de mère, de fille et de femme à prendre en considération sans en laisser un morceau dans la salle d’attente.

C’est dans ce contexte très favorable que j’ai abordé mon dernier mois de grossesse. Ma dernière angoisse ne s’étant pas envolée, j’espérais plus que tout accoucher légèrement en avance et éviter que le poids de mon bébé ne provoque des complications à la naissance. Isabelle m’a maintes fois rassurée sur ce point et j’ai donc gardé confiance jusqu’au bout, mais arrivée le jour du terme, la petite ne s’étant pas décidée malgré les contractions indolores mais fréquentes que je ressentais depuis 2 semaines environ, il a fallu lui donner un petit coup de pouce.

Le 29 avril 2008, en fin de matinée, j’ai donc retrouvé Isabelle à la maternité pour un décollement de membranes. Ce geste, je le connaissais pour l’avoir subi 3 jours avant la naissance de Maëlis, sans avoir été prévenue par le gynécologue… j’en avais gardé un souvenir douloureux mais là, détendue et en confiance je n’ai rien senti ! Le monitoring indiquait un bébé en pleine forme et quelques contractions, toujours indolores, les mêmes que depuis 2 semaines. Mon col était à 2 doigts larges, centré, prêt !

Je ne me suis donc pas trop éloignée de la maternité dans les heures qui ont suivi, attendant que quelque chose bouge pour y retourner. Après un repas chinois et une longue marche dans un centre commercial, ressentant toujours les mêmes contractions mais sans plus, j’hésite à rentrer chez moi (plus d’une demi-heure de trajet, surtout en fin de journée avec les embouteillages ça peut monter à une heure…). J’appelle donc Isabelle qui me propose de repasser la voir pour qu’elle m’examine à nouveau et décider du mieux à faire. Au nouvel examen je suis toujours à 2 doigts larges, rien de nouveau. Elle m’indique que ma chambre est prête et je peux donc rester si j’y tiens, mais elle me conseille plutôt de rentrer chez moi, de me détendre, de manger avec ma famille… pour mieux revenir ensuite ! Elle me prévient par contre de ne pas traîner quand les contractions seront douloureuses, elle pense que ça ira assez vite.
Je rentre donc à la maison, soulagée d’avoir eu son avis avant de prendre la route. Je retrouve Maëlis, nous jouons ensemble dans sa chambre, les contractions ne m’ont pas quittée mais même si je les sens elles sont parfaitement indolores. Elles sont juste plus présentes. Je suggère donc que nous passions à table de bonne heure, je veux avoir le temps de manger avant de partir. Vers 19h30, nous mangeons donc des pâtes, des sucres lents en prévision de l’effort du voyage. Tout au long du repas, les contractions augmentent en intensité mais je continue de parler normalement, je regarde juste leur intervalle sur le portable… 4mn 5mn… c’est proche quand même…
Nous couchons Maëlis, je lui explique que la petite sœur arrivera probablement dans la nuit et qu’elle viendra la voir demain. Ensuite je file prendre une douche. Je préviens Stéphane qu’en sortant je déciderai si nous partons ou pas. Dans la douche je passe 2 ou 3 contractions qui commencent à me demander de souffler penchée en avant. En sortant je ne passe pas mon pyjama, je me rhabille : il n’y a plus de doute possible, l’eau chaude n’a rien ralenti nous allons partir. Je prends quand même le temps de me lisser les cheveux en m’interrompant pour accueillir chaque nouvelle contraction avec une grande satisfaction : mon travail commence avec une poche des eaux intacte et sans hormone de synthèse, même si ça a commencé par un décollement comme pour Maëlis, la suite sera visiblement différente.

Je ressors donc de la salle de bain habillée et coiffée, Stéphane comprend tout de suite le message. Je lui suggère de prendre son café tout de suite et nous partons. Pendant ce temps, j’appelle Isabelle sur son portable pour la prévenir. Je tombe sur son répondeur et lui laisse le message en lui indiquant que je la rappelle dans quelques minutes si je n’ai pas de nouvelles. Je me dis qu’elle aussi doit prendre sa douche.
Stéphane prend son café rapidement, je dois souffler chaque contraction en prenant appui sur un meuble, entre chacune je rappelle Isabelle qui ne répond toujours pas. Stéphane charge la voiture et nous nous mettons en route. Je prends une dernière contraction suspendue au montant de la portière avant de monter dans le kangoo. Une fois assise c’est vraiment désagréable, les contractions sont aux 4 minutes et je ne peux plus prendre appui. J’arrive à me suspendre un peu au vide poche qui se trouve près du plafond mais ça reste difficile. Je continue d’appeler Isabelle entre chaque contraction mais elle est toujours sur messagerie.

Nous arrivons à la maternité vers 22h30 je pense. Je laisse à nouveau un message à Isabelle pour lui dire que nous sommes arrivés et que nous l’attendons. Je passe une paire de contractions dans le hall en attendant Stéphane qui se charge des valises. Le gardien de nuit me demande en souriant si je sais où je dois aller (où est la sonnette), oui oui pas de problème !
Nous montons et je sonne aux salles d’accouchement. Une sage-femme arrive et ne me demande pas pourquoi je suis là quand elle me voit passer ma contraction en appui sur une rampe, elle me dit aussitôt « Venez je vous installe » mais moi je suis venue accoucher avec Isabelle alors je lui réponds « Non, on s’installe dans la chambre parentale et on attend Isabelle ». Elle est un peu surprise et nous allons déposer les valises dans la chambre. Il était prévu que j’y fasse le début du travail en rangeant les affaires (toujours rester active et en mouvement). Elle et une autre sage-femme nous suivent un peu inquiètes, elles essayent aussi d’appeler Isabelle qui ne répond toujours pas.  Elles me demandent si jusque là je gère bien, je réponds oui en me disant en moi-même qu’il faudra bien que je gère jusqu’au bout de toutes façons.
Les contractions sont très rapprochées, je tente de les passer en me suspendant aux poignées de la porte de la salle de bain mais ça ne me réussit pas. Je prends appui sur le lit et Stéphane me masse les reins, c’est déjà mieux, mais le top c’est accroupie devant le lit, la tête dans mes bras sur le lit pendant que Stéphane me masse les reins. Je trouve ça bien mais les jambes fatiguent vite et j’ai du mal à me relever entre chaque contraction. Je prends les suivantes à genoux devant le lit la tête dans mes bras là c’est mieux sauf pour les genoux. Entre 2 contractions mon portable sonne. Isabelle a enfin trouvé mes messages et m’appelle affolée « Tu en es où ? » Je lui réponds d’une belle voix (entre les contractions c’est le nirvana) « Je suis dans la chambre parentale » « Tu as accouché ??!!?? » « Nan je t’attends !! » Bon, elle me demande où j’en suis en dilatation, je ne sais pas car personne ne m’a examiné, elle me demande de me faire examiner pour en savoir plus. Je rappelle donc la sage-femme en lui expliquant qu’Isabelle voudrait qu’elle m’examine pour savoir où j’en suis.
Visiblement pas très heureuse de n’être utile qu’à ça elle me répond « De toutes façons un premier ça va pas se faire en 5mn ! » « Bah justement c’est pas un premier… » (en conclusion de cette phrase imaginez le juron qui convient et qui m’est venu en tête à ce moment). Je m’installe donc sur le lit et j’espère qu’elle fera vite car je ne veux pas vivre les contractions à plat dos. Je quitte mon pantalon de grossesse pour la dernière fois, je n’aurai pas le courage de le remettre par la suite. Dans ma tête je me dis qu’en étant à 2 doigts larges depuis le matin, vu comme je gère encore bien je dois être à peine à 3-4… et là elle m’annonce 5-6 ! Ouf ça avance vite alors, ça me requinque, on dirait que je vais y arriver !
Du coup, elle me propose de passer en salle de naissance. Isabelle est en chemin et je suis bien dilatée donc oui on y va. « Qu’est-ce qu’on fait on vous installe une perf ? » « Nan pas de perf j’en aurai pas, par contre Isabelle voudra un monitoring, on n’a qu’à le faire pour gagner du temps » « Bon… » (d’un air on en fait pas ce qu’on veut de celle-là…).
On commence donc le monitoring et je lui dis tout de suite que je ne peux pas rester allongée. Elle me demande de le rester le temps d’installer les capteurs et après on voit si ça capte toujours assise au bord du lit. Ouch ça devient vraiment dur de supporter allongée, faudra que les capteurs captent parce que je reste pas comme ça moi. Elle demande donc à Stéphane de tenir le capteur du cœur pour que je puisse m’asseoir. Je ne peux toujours pas bouger par contre mais à la verticale c’est mieux. J’enlace Stéphane à chaque contraction en soufflant plus fort que jamais.
Je trouve qu’il fait froid dans cette salle comparativement à la chambre d’où nous venons, d’autant que je suis en t-shirt/socquettes ! La sage-femme présente en convient et m’indique qu’elle ne peut pas régler la température, c’est un problème permanent pour eux… alors elle allume la rampe chauffante pour les soins de bébé à fond pour qu’elle réchauffe la pièce.
Je me mets à trembler très fort, surtout de froid mais peut-être aussi de tension pour subir mes contractions dans une position qui ne soulage pas.
Isabelle arrive peu après, il est peut-être 23h ou un peu plus, à partir de ce moment je perds complètement la notion du temps. Elle est un peu affolée, elle qui surveillait son portable de près l’a oublié dans son lit après avoir pris du repos et s’est sentie très mal en voyant 12 appels en absence ! Entre 2 contractions je lui dis « T’en fais pas, tu es là maintenant tout va bien ». Elle approche le ballon du monitoring pour que je puisse m’asseoir dessus. C’est pas beaucoup mieux, elles sont vraiment proches et dures à passer… A un moment je rigole car Léana envoie un bon coup de pied dans le capteur, elle non plus n’aime pas ça !
Isabelle veut m’installer un cathéter pour avoir une voie veineuse disponible en cas de problème (surtout pour la délivrance en cas d’hémorragie, sachant qu’il est très difficile de trouver une veine sur quelqu’un qui saigne). Entre chaque contraction elle cherche donc à me piquer le bras. Mais je suis assise sur le ballon et les points d’appui pour poser mon bras sont plus hauts que moi, les veines ne gonflent pas et elle n’en trouve pas (j’ai l’habitude). Elle me pique 3 fois je crois en différents endroits en s’interrompant pour me laisser passer les contractions. Ca devient très pénible, j’ai mal pendant chaque contraction mais aussi entre chacune d’elle avec  ça ! Elle finit par laisser tomber « Je ne t’embête plus ». Je veux plutôt prendre un bain.
A un moment je sens encore un coup qui résonne dans le ballon pile dans le col. Ca me fait à nouveau rigoler… Isabelle abandonne donc la pose du cathéter et me demande de remonter sur le lit pour voir où j’en suis. Là je dis « Je ne sais pas si je ne me contrôle plus mais ça coule ! » En fait c’est la poche des eaux que j’avais sentie sur le ballon et que j’avais confondue avec un coup. Isabelle regarde et trouve le liquide un peu teinté (moi je n’ai rien vu). Aussitôt elle m’examine et m’annonce 7-8, cette fois je ne suis pas trop surprise et encore une fois cette nouvelle m’encourage, ça avance vite et fort, à la mesure de ce que j’endure.

Elle m’installe le ballon un peu plus loin, là où il y a de la place avec une rondelle de plastique au sol (comme un grand tapis de souris) pour que je puisse m’y agenouiller sans avoir mal aux genoux tout en enlaçant le ballon de mes bras. Stéphane me masse les reins pendant les contractions et Isabelle file faire couler le bain que je lui ai demandé. Mais ça s’intensifie sérieusement, à la faveur du bruit que fait l’eau qui coule dans la baignoire je commence ma « chanson », en poussant des « Hoooooooo » graves qui démarrent comme un murmure et qui montent avec la contraction pour s’éteindre avec elle. Produire ce son me soulage, m’aide à accompagner la douleur et a aussi l’avantage de renseigner mes accompagnants sur la présence des contractions. Du coup Stéphane sait quand il faut masser et quand il faut arrêter. Il est là pour moi, je sens que tout le monde est là pour moi, à ce stade on est avec ou contre moi et je me sens entourée juste comme il faut.
Pendant cette période très forte et jusqu’au bout, je suis dans le moment présent uniquement, à fond dans la contraction ou à fond dans la décontraction, complètement shootée et à la limite de m’endormir sur le ballon. J’ai les cheveux lâchés qui me recouvrent le visage et me voilent un peu la lumière. Parfois je sens une main qui vient écarter mes cheveux et dégager mon visage (ça me rappelle un peu un geste de maman quand j’étais malade dans mon enfance) mais je me tourne de l’autre côté, je ne veux pas quitter ce moment de pur bonheur qui devient trop court entre les contractions. Quand j’en sens une autre arriver je commence à pester « Ça va trop vite, j’ai pas le temps de souffler ! » « Oh non encore ! » J’entends Isabelle dire « Elle les empile les unes sur les autres ! »
A un moment je sens qu’on me prend les mains et qu’on m’étire devant le ballon à chaque contraction. Je n’aurais pas su que c’était ce qu’il me fallait mais c’est fou ce que c’est bon ! Isabelle me lâche les mains quand la contraction s’éloigne, et quand la suivante arrive je tends les mains à la recherche de cette aide que je veux encore jusqu’au bout maintenant.
Une troisième personne est là près de moi, une autre sage-femme qui aide Isabelle pour écouter le cœur de Léana, elle tient un capteur sur mon ventre en suivant mes mouvements pour vérifier qu’elle va bien. Parfois je pense qu’elle relaye l’un ou l’autre pour me masser le dos, je ne sais pas trop… juste qu’à un moment elle laisse sa main peser sur mon dos entre deux contractions et c’est pénible alors je lui dis « je suis assez lourde pas la peine d’appuyer ! » Je livre les mots comme ils viennent, elle s’excuse et ne me gêne plus. Je ne verrai son visage qu’après l’arrivée de Léana !
Isabelle m’annonce que si je veux, je peux entrer dans l’eau… mais je sens que c’est trop tard, si j’entre maintenant je serai incapable d’en sortir ! Je le voulais pourtant ce bain, mais tout est allé si vite, je sens qu’il ne me servira plus à rien, je suis trop avancée maintenant.
Les contractions sont de pire en pire, je me dis que je ne pourrai pas en supporter beaucoup plus. Je ne pense pas à la péri, je sais que j’ai dépassé le stade de l’avoir, mais je demande à Isabelle de me promettre qu’il n’y en a plus pour longtemps, ce qu’elle confirme. Au pic de chaque contraction ma chanson ne suffit plus et je commence à pousser des râles supplémentaires, plus gutturaux, plus « arghhhhh ». Isabelle me demande si j’ai envie de pousser. Non mais je sens la tête avancer. Je sens aussi qu’à chaque contraction du liquide amniotique s’écoule, il me donne conscience de mon périnée et de sa détente. Avec la tension exercée sur le haut de mon corps, le bas est totalement ouvert.
A un moment je dis « ça brule » mais c’est très bref. Je comprendrai plus tard que la tête vient de passer le col de l’utérus totalement dilaté. Lors d’une autre contraction je pousse une fois, Isabelle me redemande si j’en ai envie, je lui dis non, « alors pourquoi tu pousses ? » et moi dans mon spleen d’entre-deux contractions « parce que je suis en colère ! » « en colère contre qui ? » « en colère contre la douleur ! » Je sens que cette réponse provoque un sourire attendri… du moins c’est ce dont j’ai l’impression.
Ensuite je sens que la tête s’engage dans le bassin et s’y fixe, j’indique à Isabelle « elle est là, elle ne repart plus ». Alors elle me demande de vider ma vessie pour ne pas avoir de gêne lors de la poussée. Je suis incapable de ressentir si j’en ai l’envie ou pas, l’appel d’une vessie à ce stade ça serait une petite voix au milieu d’une manif géante ! Je ne veux/peux pas aller jusqu’aux toilettes dans le couloir, je demande un bassin mais je n’ai pas grand chose à faire.

Elle me demande de remonter sur le lit, à 4 pattes comme je l’étais, mais là il n’y a plus de ballon, je ne sais plus à quoi me tenir, je passe une ou deux contractions à râler que je ne peux pas me tenir alors Stéphane passe devant moi à la tête du lit et me donne ses mains pour m’agripper, me revoilà stabilisée, arrimée à mon rocher. Isabelle est derrière et surveille la progression de Léana en me disant que je pourrai pousser quand j’en aurai envie.

Je crois que je me permets à ce moment d’ignorer une contraction (moins forte aussi) en me disant que j’ai bien le temps de voir les suivantes arriver. Bizarrement les contractions suivantes sont beaucoup plus espacées, j’ai le temps de récupérer, de reprendre mon souffle et comme ça fait du bien ! J’en profite pour enlever mon t-shirt. Sur les 3 contractions suivantes j’accompagne la contraction en poussant mon « argh » mais au départ sans avoir réellement la sensation que je suis bien en train de pousser. Pourtant Léana progresse, ça commence à brûler très fort, Isabelle m’indique qu’elle voit sa tête, elle a des cheveux, et sur la dernière poussée qui me brûle plus que jamais, Isabelle m’encourage « N’aie pas peur, ne te retient pas elle arrive ! » Moi j’ai l’impression de crier très fort, je lui dis aussi « aide-moi ! » Je sens que cette brûlure est atroce mais je sens aussi que si la tête revenait en arrière il me faudrait refaire ce chemin et ça je n’y tiens pas du tout ! Alors je mets cette fois toutes mes forces et tout à coup le soulagement est là, la tête est passée et une petite poussée de plus fait naître le corps.
Le soulagement me submerge d’un coup, c’est trop bon et en même temps je me dis « J’y suis arrivée ! ». Aussitôt je regarde entre mes jambes, Isabelle me tend Léana après lui avoir déroulé le cordon qu’elle avait autour du cou et de la poitrine (peut-être l’a-t-elle séchée un peu aussi à vrai dire je n’en sais rien !). Alors qu’il m’avait fallu le soutien de 2 personnes pour faire le mètre qui séparait le ballon du lit, j’ai retrouvé toute l’énergie nécessaire pour attraper mon bébé et me retourner en même temps pour l’avoir sur ma poitrine. Je l’ai posée sans réfléchir sur le côté, elle pleure à peine, je soulève immédiatement le cordon et sa jambe supérieure pour vérifier que c’est bien une fille, oui ! Et puis je ne sais pas pourquoi je prends ses pieds et je compte tous ses orteils ! Ce moment est un bonheur indescriptible. Elle est sur moi toute chaude et mouillée, elle sent bon l’intérieur, elle se calme et nous regarde, les yeux grands ouverts, passant de mon regard à celui de Stéphane, c’est fou cette présence qu’elle a ! Quand elle pleure à nouveau je l’approche de mon sein, mais elle n’est pas encore prête à téter.
Je lui parle, je lui dis « ça y est tu as atterri ! » et d’autres choses. Je suis tellement heureuse d’avoir fait le voyage avec elle, je sens que comme moi, elle est arrivée à bon port sans encombre, elle est bien.
Isabelle nous demande à quelle heure Léana est née… en fait personne n’a regardé ! Il est 00h45, donc nous supposons qu’elle a du arriver vers 00h40, nous sommes donc maintenant le 30 avril 2008.
Toute à l’admiration de mon bébé, je remarque à peine quand Isabelle indique à Stéphane que le cordon a cessé de battre et qu’il peut le couper, puis elle palpe mon ventre pour voir si le placenta est prêt à venir. A contrecœur, je confie donc Léana à Stéphane en peau à peau pour faire la délivrance, j’ai déjà du mal à la lâcher ! Stéphane prend Léana torse nu et lui chantonne un air pour la rassurer. Isabelle me fait pousser mon placenta accroupie, il vient directement d’un coup et ça me surprend à la fois pour le volume qu’il fait (comme pour Maëlis, elle me répondra que c’est proportionnel au bébé) et à la fois parce qu’après avoir passé Léana c’est un velours d’expulser un placenta !

La suite est beaucoup moins agréable. J’ai une petite déchirure à recoudre (d’autant que Léana est arrivée avec la main sur la joue, ça ne réduit pas le diamètre nécessaire…). Isabelle me vaporise un spray anesthésiant sur la zone mais je trouve que ça ne fait pas grand effet, je râle pas mal (je crois que c’est l’occasion de mon premier juron de tout l’accouchement !) alors Isabelle me demande de tousser à chaque fois qu’elle pique pour minimiser mes sensations. Ça me paraît interminable alors que c’est bien plus court que l’accouchement en lui-même ! Et puis je m’accorde l’autorisation de râler, de me plaindre et être douillette, après tout j’ai bien bossé je veux qu’on me fiche la paix maintenant !
Isabelle appuie aussi plusieurs fois sur mon ventre pour vérifier que je n’ai pas de caillots de sang, c’est très désagréable alors je continue de protester, va-t-on me laisser tranquille ?! Je pense qu’Isabelle a pris d’autant plus de précautions que je n’avais pas cette fameuse voie veineuse et elle devait appréhender une hémorragie…
En plus j’ai terriblement froid. On me recouvre mais je tremble de partout, à la fois de froid mais aussi je pense que tous mes muscles se rappellent à l’effort fourni. Il faut dire que je suis entièrement nue… sauf mes socquettes ! Isabelle en a bien rigolé en me recousant « alors toi tu accouches en chaussettes, voilà ! »

Léana commence à chercher à téter sur Stéphane, mes soins étant terminés, il me la rend pour la première tétée. Nous restons un moment comme ça à l’admirer, à profiter de ce contact et à chercher nos regards… Pur bonheur !
Pour finir, Isabelle propose qu’on fasse les soins et habille Léana, 2 heures se sont écoulées et nous allons pouvoir retourner dans la chambre. Alors elle va chercher la balance et après avoir spéculé sur le poids de Léana avec l’autre sage-femme (qui l’estime à ce moment là dans les 3kg850) elle la pèse et annonce le poids : 4kg334 ! Sur le coup j’éclate de rire, je ne peux pas y croire ! Je m’attendais à un poids équivalent à Maëlis mais là !! Je continue de me répéter « Je l’ai fait, je l’ai fait ! » avec d’autant plus d’incrédulité que si on m’avait annoncé ce poids quelques heures avant je me serais sauvée en courant !
Léana est donc pesée, mesurée (50 cm) et Isabelle prend sa température. Elle fait le soin du cordon, un petit nettoyage sommaire des plus grosses traces de sang et Stéphane l’habille. Évidemment, les vêtements en taille naissance ne seront jamais portés !
Ensuite Isabelle m’aide à m’installer dans un fauteuil roulant (je me sens pourtant bien debout et j’ai un peu peur de m’asseoir sur la suture, finalement je n’ai pas mal). Je prends Léana dans mes bras et nous rentrons tous ensemble dans la chambre parentale. Les valises n’ont pas été déballées, il me faut trouver un pyjama pour moi, j’ai froid, mais là je sens que je ne peux pas rester debout trop longtemps quand même, ça tourne un peu !

Il est environ 3h30/4 heures du matin, Isabelle nous quitte après une bise pleine d’émotion, je sens qu’elle est très émue et excitée elle aussi par cette belle naissance. Elle partage avec nous jusqu’au bout l’intensité du moment. Stéphane hésite à rester dormir mais finalement il rentre pour pouvoir amener lui-même Maëlis demain pour sa première rencontre avec Léana. La fin de la nuit sera très calme, Léana a dormi très profondément jusqu’à plus de 7 heures. J’aurais donc pu dormir sauf que… après avoir vécu une chose aussi forte, on ne ferme pas l’œil ! J’ai passé ces quelques heures à revivre en pensée ce que je venais de traverser, à admirer mon bébé, l’écouter respirer… et attendre le lever du jour et le petit déjeuner avec impatience !

Pour finir je peux donc dire que j’ai eu l’accouchement de mes rêves. La souffrance endurée a été intense, certes, mais plutôt brève et j’ai le sentiment que tout s’est déroulé d’une manière exactement idéale.
Compte tenu du poids de Léana (qui n’a donc rien à voir avec la prise de poids maternelle, 12kg ! Ni avec les précautions alimentaires que j’avais pourtant prises…), je suis certaine que si j’avais fait les mêmes choix que pour Maëlis, cet accouchement se serait terminé en césarienne.
A la place, Léana est arrivée « comme une lettre à la poste » dans cette position en 4 pattes, elle a été réceptionnée (mais pas tirée) par les mains bienveillantes d’Isabelle, sans aspiration ou manipulation inutile (Isabelle m’a dit qu’elle était arrivée rose comme un bonbon !) et n’a subi que les soins minimums après avoir fait connaissance de ses parents (elle n’a pas eu de gouttes dans les yeux non plus).

A présent que Léana a une semaine, je peux dire que je vois une différence flagrante avec Maëlis au même âge. Maëlis qui était un bébé tout en douleur, inconsolable, qui pleurait énormément, souffrait des conditions traumatisantes de sa naissance (mais j’ai mis du temps à le comprendre à l’époque). Léana, elle, est zen, c’est le petit bébé des livres, qui dort beaucoup, pleure peu (je réponds à ses besoins aussi tôt que possible) et mange trèèèèèèèès bien !! ;o)

J’aurai vécu l’accouchement avec et sans péridurale… et j’ai préféré vivre celui sans !! D’une part parce que l’issue est plus douce, mais aussi parce que j’ai été libre et active tout le long, j’ai voyagé avec mon bébé, je me suis trouvée un peu moi-même… Je ne dis pas que la péridurale est à déconseiller, dans certains cas elle est vraiment nécessaire évidemment, mais dans notre cas nous avons eu la démonstration que ce n’était pas ce qu’il nous fallait.
J’aurai également testé l’accouchement avec et sans épisiotomie, et ma conclusion est la même ! J’ai bien fait de la refuser car ma déchirure (avec une semaine de recul) me fait beaucoup moins souffrir que l’épisiotomie que j’avais subie malgré moi.

Merci Florence de m’avoir ouvert l’esprit à ce possible, merci à Stéphane de m’avoir comprise et soutenue dans ce choix jusqu’au bout, tu as été parfait, merci à Isabelle pour avoir exercé cet art en exacte harmonie avec ce dont j’avais besoin et merci à toi mon bébé d’avoir voyagé avec moi en confiance.